AU GUI L’AN NEUF


(Il est minuit)

 

LE TEMPS

A l’instant, je ne suis vieillesse ni jeunesse,

A l’instant, moi, le Temps, il faut que je renaisse.

S’il eût fallu qu’un jour mystérieux on m’arrête,

De l’an nouveau ce n’est nullement la requête :

Tous les premier janvier, l’animal raisonnable,

(Où a-t-il sa raison ? La fête est agréable,

Mais il fête, joyeux, ce tic-tac qui le tue.

Moi, je le pense ainsi : soit sa raison s’est tue,

Soit elle ne fut point. L’hiver sera d’accord,

Car son blanc a vaincu le brillant soleil d’or.)

Le curieux rituel, il veut que l’on me fête,

Cependant n’est-ce pas sa première défaite ?

Implacable, plus fort, plus puisant à chaque heure,

Mon empire horloger n’est-il pas son malheur ?

Que me fêtent-ils, moi, le Démon de la Vie ?

N’est-ce pas étonnant ? Du moins, c’est mon avis.

L’Homme est vraiment curieux, plus qu’incompréhensible :

Depuis sa Création il fait tout son possible,

Pour l’instant vainement, afin de me détruire,

Pourtant la Saint-Sylvestre est exempt de son ire !

La colère de l’Homme est de plus légendaire,

Puisqu’il peste contre son Créateur, son Père !

Tiens, voilà justement que j’entends que l’on vient,

Voilà qu’un opportun me dérange soudain.

 

L’HIVER, tracassé

Salut, ô créateur !

 

LE TEMPS

Salut, ô création !

 

L’HIVER

Je veux m’entretenir, parler de mon action.

 

LE TEMPS

Et bien ! Quelle affaire te tracasse à ce point ?

 

L’HIVER

N’êtes-vous pas le jour où les jours sont d’appoint :

A nouveau s’allongeant.

 

LE TEMPS

C’est ainsi sur la Terre.

 

L’HIVER

Moi qui durant l’année faisait au soleil la guerre,

Mes efforts sont si vains : je ne gagne jamais,

Quand le froid tue au Nord, au Sud il ne tue mais !

Je me bats donc sans but, espérant ma victoire,

Mais n’obtiens même pas la minimale gloire

De ne jamais céder, de ne point reculer.

Voilà, ô Créateur ! où j’en voulais aller.

 

LE TEMPS :

Saison, te suis donc moins ; tu ne peux aller loin :

Ces maudits aléas, je ne les voulus point,

C’est au jaune soleil que te dois t’adresser,

Si tu veux la faveur de le faire cesser.

 

L’HIVER

Je suis pourtant joli : le soleil est moins blanc.

Chacun aime jouer dans mes doux flocons lents.

La neige est certes froide, et certes ils y jouent,

Ne s’en lancent-ils pas sur leurs fragiles joues ?

De plus, je suis Noël et votre renaissance,

Donc ne suis-je pas, moi, de Jésus la Naissance ?

 

LE TEMPS

L’été l’est aussi bien dans ce terrible Sud.

 

L’HIVER

Vous portez à l’orgueil ! Fatal coup qui fut rude !

 

LE TEMPS

Voilà qui est sage, tu calmes ton toi-même.

 

L’HIVER

Maître, j’entends quelqu’un.

 

LE TEMPS

Mais restons tout de même.

 

LE PÈRE

La dimension qui ne m’est pas connue !

 

LE TEMPS

 

Dieu le Père !

LE PÈRE

Temps que je ne suis pas, que les Hommes créèrent,

Dis-moi ce que tu fais ici, en mon Royaume.

 

LE TEMPS

Je discutais avec maître hiver du redoux.

 

LE PÈRE

Maître hiver ?

 

L’HIVER

Lui-même.

 

LE PÈRE

Que disais-tu, ô fou ?

Tu hais le bel été ? Tu es aussi utile !

Et crée notre bonheur ta neige qui rutile ;

Tu es jaloux, hélas, de la saison brillante !

Mais pour l’Homme plaintif sa chaleur est brûlante !

Amour, chaleur transie, touche ce dur cœur

Que ne croit que son froid et sa dure rancœur !

 

L’HIVER

Et bien ! Ne suis-je pas, moi, le plus important ?

 

LE PÈRE

Saison irraisonnée ! Qu’ils obtiennent justice,

Heureux les justes cœurs ! Qu’ils vivent le délice !

Ne prétend pas être des quatre le plus fort.

L’été connaît l’Amour, le printemps la Beauté,

L’automne, Poésie, et toi la Nouveauté.

N’êtes-vous point égaux ? Nulle saison n’est reine,

Nulle n’a sur une autre une loi souveraine.

 

L’HIVER

Puisqu’on ne m’écoute, Satan me grandira.

 

LE PÈRE

Le dur Mal t’a séduit, tu ne reculeras,

Mais du si bel Amour te voilà amputé !

 

L’HIVER

Ce qui était mon but.

 

LE TEMPS

Tu t’es trop écouté.

Ô hiver ! Vous partez ? Ici-bas, on vous fête,

On fête votre neige, et son ventre, et sa tête.

L’hiver étant parti, je Vous veux parler :

Ô Dieu, car cet Homme est de tous l’étonnant,

Ils me célèbrent, moi, leur mort !

 

LE PÈRE

Et pour autant

Qu’ils sont ma Création, c’est la vie éternelle

Qu’ils espèrent trouver chez moi, la vie nouvelle.

 

LE TEMPS

Je suis plus puissant qu’eux.

 

LE PÈRE

Dieu, plus fort que le Temps,

Plus fort que cette Mort qui massacre pourtant :

Ton pourfendeur, ici, ton pourfendeur te voit.

Tu es cette invention du bel esprit des hommes.

Tu es déjà croqué, oui, tu es une pomme ;

Temps, ne résiste point, ne le refuse pas,

Que la mort de la mort signe enfin ton trépas !

L’être terrien t’invente, et Satan t’encourage,

Cependant, bien qu’abstrait, tu as aussi un âge.

Tu es la joie du Malin autant que s’ennemi,

Termite en sa demeure, en son grenier, fourmi.

 

LE TEMPS

N’êtes-Vous pas âgé ?

 

LE PÈRE

Je ne te connais pas,

Étant l’éternité.

 

LE TEMPS

Je veux suivre Vos pas.

 

LE PÈRE

Je suis celui qui est, qui était et qui viens,

Et suivre l’Éternel te comblera de biens.

Le long, dur Purgatoire est le lieu de tes heures,

Car l’Homme impur n’obtient le repos de nos cœurs,

Il erre dans le Temps ; or tu es arrêté,

Les âmes en attente sont donc réconfortées.

Le Scapulaire Saint retient déjà ton cours,

Il sauve de ton flux, pour permettre l’Amour.

Si jamais tu résistes, tu te perds encor plus,

Car allant aux Enfers, la patience n’est plus,

L’Attente disparaît pour la Révélation,

 

LE TEMPS

Donc, je n’existe plus, mais je suis en action.

 

LE PÈRE

Pour moi un an est mille, et mille en font autant,

Et tu veux encor que j’ai notion du Temps !

 

LE TEMPS

Donc, je suis condamné à mort, quoique je fasse.

 

LE PÈRE

Oui, Temps. Ton existence est la terrible impasse.

 

LE TEMPS

Vous avez tant raison. Mais ! mais ! l’hiver revient !

 

LE PÈRE

Satan est là ?

 

LE TEMPS

Satan ? Je le vois de si loin !

 

LE DÉMON

Je suis le Lucifer, porteur de lumière.

 

LE PÈRE

Bien trop noir est ton cœur, car régnant aux Enfers.

 

L’HIVER

Sa blancheur est telle que je suis lumineux.

 

LE TEMPS

Ingrat, ainsi…

 

LE PÈRE

Point de colère…

 

LE DÉMON

Ou bien si peu.

 

LE PÈRE

Arrière Satan ! Ne le séduit point !

 

L’HIVER

Ô terrible colère, écrase les puissants !

Que le Démon suprême et ses pouvoirs naissants

Anéantissent l’homme et son âme amoureuse !

 

LE PÈRE

Ô hiver, tu ne sais la route douloureuse !

Mais Dieu n’obéis point.

 

LE DEMON

Lucifer croit en Vous.

 

LE PÈRE

Satan ne croit qu’en moi.

 

LE DÉMON

Et en la Haine.

 

LE TEMPS

Ô ! peine !

 

LE PÈRE

Elle est moins que l’Amour.

 

LE DEMON

L’Amour, plus que la Haine.

 

LE PÈRE

Je suis ton Créateur.

 

LE DEMON

Et moi, je suis moins fort.

Moi, je ne peux tout faire : et Mal et moins encore.

 

LE PÈRE

C’est certain, ô Démon, rien ne me contrefait.

 

LE DÉMON

N’est-ce pas l’invention qui fit que je quittais…

 

LE PÈRE

Cette invention est mienne, et restera bien mienne :

Je t’ai laissé choisir entre l’Amour, la Haine ;

Lucifer a tranché, de mon Bien a médit ;

Déchu, tu vis reclus dans ton antre maudit.

 

L’HIVER

Les Hommes vénèrent ce que vous vomissez ?

Ce temps, leur male mort que tant vous haïssez ?

 

LE PÈRE

Oui, mais l’humanité, attendant ma victoire,

A créé l’écriture, et le livre, et l’histoire.

Mon Paradis s’emplit de cœurs, heureux, sereins

Et Satan les déteste : autant ceux en mon sein.

Que ceux qu’il a séduits.

 

LE DÉMON, vaincu

Et voilà qu’il raisonne,

Et voilà qu’encor, malheur ! moi seul, je m’emprisonne !

M’âme devant l’amour ne sera inclinée !

 

(il est minuit et quelques secondes)

 

L’HOMME

Bonheur, joie et santé, heureuse et Sainte Année !

Vous ne fêtez donc rien ? Il est minuit passé.

 

LE DÉMON

Allons, que je m’en aille !

 

LE TEMPS

Ah ! Enfin ! Je suis né.

 

LE PÈRE

Lucifer, puisses-tu dans ta sombre demeure

Rester l’éternité, et que ta flamme meure !

 

L’HIVER

Que s’est-il donc passé ? Pourquoi donc suis-je ici ?

Et que le déshonneur du printemps que voici ?

Ô printemps démoniaque, ô nouvel adversaire,

Ton étau est tout prêt, et déjà, il m’enserre !

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